Près de chez nous habitait une famille chinoise. Ils avaient tous les yeux en amande et des cheveux noirs et brillants. Ils étaient vêtus comme nous, sauf un, le grand-père. Lui seul portait des kimonos de soie de toutes les couleurs, des chaussettes toujours bien blanches et des sandales de bois qu’on entendait claquer sur le dallage de sa maison. Ses cheveux étaient tressés en une natte et coiffés d’une toque de satin noir. Il mangeait avec des baguettes, assis sur un petit tapis de paille de riz. Souvent il fumait une longue pipe dont la fumée odorante venait jusqu’à nous. Il aimait les fleurs et entretenait son jardin avec grand soin. C’était un jardin fait de rocaille et de petits bassins. Lorsque nous le saluions de loin, il se courbait très bas en murmurant de longues phrases qui nous semblaient très belles mais aussi très tristes.

Un jour, il m’aperçut et me fit signe d’approcher. Ouoiqu’intimidé, je n’hésitai pas et courus vers lui. Il me murmura :

  • Aimes-tu les histoires ?
  • Oui,
  • Alors, écoute l’histoire d’un lotus, me dit-il, en me montrant une très belle fleur rose que je n’avais jamais vue.

« Il y a bien longtemps, au fond de la Chine, celle des princes et des palais, dans un jardin cent fois grand comme celui-ci, un lotus s’ennuyait. Des quantités de fleurs, ses amies, étaient emportées chez les princes dans de grands paniers et elles s’y plaisaient tant qu’elles ne revenaient Pourquoi pas lui?

Un jour que le soleil commençait à briller mais était encore rose des couleurs du levant, le lotus s’ouvrit. Et il s’épanouit si bien sous cette belle lumière, à la surface de l’étang, que le jardinier du palais s’arrêta, surpris devant tant de beauté. D’un geste rapide, il cueillit le lotus.

Enfin, la grande aventure commençait. Le lotus allait connaître les palais et les princesses. Dans le fond du panier, un peu étourdi, il entendait les autres fleurs jacasser autour de lui. Mais il n’y resta pas longtemps. Il sentit qu’on le soulevait du panier, puis il vit le visage d’une jolie princesse qui le tenait entre ses doigts.

– Quelle jolie fleur… dit-elle. Mettons-la dans la vasque blanche.

Tous les princes et les princesses, vêtus magni­fiquement d’or et de soie, passaient et repassaient devant lui. Beaucoup s’arrêtaient pour admirer ce beau lotus qui se reflétait dans un grand miroir. Il était très heureux d’être là, mais étouffait aussi un peu et quand, le soir, une ma in douce le déplaça près de la fenêtre, la fraîcheur de la nuit lui fit un grand bien. Le lendemain, il reprit sa place près du miroir, mais on l’y oublia.

Pendant trois jours, manquant d’air et de lumière, il essaya pourtant de survivre, mais il sentit peu à peu ses forces et ses belles couleurs le quitter. Personne ne venait plus le regarder. Il comprit la sottise qu’il avait faite en souhaitant venir chez les princes. Sa place était dans le jardin, au milieu des plantes, près de l’eau et des abeilles. Ou’avait­ il à faire des palais et des princes ? Avant de s’endormir pour toujours, il pensa que peut-être, là-bas, près du bassin, une petite fleur de lotus avait pris sa place et qu’elle aurait plus de sagesse que lui. »

Le grand-père chinois ajouta :

  •  Tu vois, petit, c’est un peu mon histoire. Je n’aurai jamais dû quitter la Chine. C’est mon pays. Ici, je vis comme dans une vasque ; les gens me regardent et m’admirent, mais mon cœur est lourd et plein de regrets.

texte de Dany DELASTRE