Je n’avais pas envie de dormir. Je voulais continuer mon dessin. Dans la soirée, j’avais commencé à dessiner la lune. Le rond était parfait, ainsi que les points qui figuraient les yeux, le trait pour le nez. Restait la bouche. Je n’arrivais pas à dessiner la bouche. Plusieurs fois de suite, j’avais esquissé une ligne, mais je la gommais aussitôt. Ça n’allait jamais. Énervé,j’étais sur le point d’abandonner , lorsque je me rendis compte que je n’avais pas eu besoin d’allumer la lumière.

Ma chambre était éclairée d’une lueur vive: la lune, la vraie. Le modèle de mon dessin était là, à ma portée. J’ouvris la fenêtre.

Là-haut, dans le ciel étoilé, la lune avait l’air d’une énorme citrouille, ronde, rousse, presque Sur ses reliefs lointains, les yeux et le nez apparaissaient, comme je les avais dessinés. J’observai la bouche : une ligne trouble, légèrement courbée vers le bas. Pourquoi cette expression triste, alors qu’elle était si belle ?

Au bout d’un moment, à force de fixer cette ligne, je crus la voir bouger. Une bouche qui bouge… La lune parlait ? ! Au même moment, dans le lointain, un petit cri retentit, étouffé…

Si la lune me parlait, il fallait à tout prix que j’entende ce qu’elle me disait, il fallait que je lui réponde.

Ma chambre était au rez-de-chaussée . J’ai enjambé la fenêtre et j’ai marché vers la vallée. Guidé par le clair de lune,je n’avais pas peur. Plus je marchais, plus j’avais l’impression que la lune se rapprochait de moi: oui, je la voyais qui descendait, chassant sur son passage les étoiles comme de vulgaires obstacles. Et puis le cri que j’avais entendu une première fois a retenti de nouveau. Au loin, dans la pénombre, j’ai aperçu un petit point blanchâtre. Je me suis arrêté. Qu’est-ce que c’était ? Un animal? Un animal dangereux peut-être ?

La peur commençait à me gagner. Je lançai un nouveau coup d’œil vers le ciel : la lune avait une expression moins triste que tout à l’heure, derrière ma fenêtre. Sa clarté se fit plus vive. D’un rose intense, elle illuminait la vallée. Alors j’ai vu que le petit point blanchâtre, c’était un panier. Un panier qui miaulait. Je me suis approché, j’ai soulevé un bout de drap et j ‘ai découvert… un bébé.

Un bébé avec une tête toute ronde, lisse comme un caillou, des yeux aussi bleus que des billes, un nez écrasé, une bouche qui se tordait, hésitant entre le rire et les pleurs. Comme tous les bébés, il avait les quatre pieds en l’air, enfin,je veux dire, un pied dans la main, et une main sur un pied.

– Tête de lune ! ai-je murmuré en lui faisant une chatouille sous le menton. D’où tu sors ? De là-haut ?

Je regardai la lune de nouveau : cette fois, la ligne qui figurait la bouche était légèrement courbée vers le haut : elle souriait, la Belle Dame Blanche !

J’ai pris le panier et je suis rentré à la maison… J’ai déposé le couffin devant la chambre de mes parents : paquet cadeau…

Voilà l’histoire de mon petit frère [… ]

Sarah COHEN SCALI, Tête de lune et autres contes de la nuit, coll. «Cascades » © Éditions Rageot.