Qu’on se figure la vie misérable du pauvre Gaël : sauter, courir, voler, nager, plonger ? Pas question ! Respirer  le  parfum  des  fleurs ?  En  le  humant, il s’étranglait à cause de sa fichue cravate, et hop ! ça partait : il crachait le feu et la fleur était carboni­sée… Regarder voler les abeilles et les papillons ? Mais dès qu’ils passaient entre le soleil et lui, Gaël, ébloui, se mettait à éternuer, et hop : feu involontaire. L’abeille ou le papillon s’en allait en fumée …

A chaque fois, même si ce n’était pas sa faute, Gaël, désespéré, se serait bien donné des gifles; mais allez donc vous donner des gifles avec les quatre membres pris dans des brodequins !… Il se contentait donc d’être très triste.

Quant à trouver de l’aide pour dénouer ses lacets, impossible ! On se sauvait devant lui comme devant le diable en personne : « Un dragon !… Sauve qui peut !… Un dragon !…>>

Eh ben, quoi, un dragon ? Et après ?… Gaël n’arri­vait pas à comprendre pourquoi tout le monde avait peur, alors qu’il se sentait si amical et qu’il avait tellement besoin d’aide. Mais comment faire comprendre aux gens qu’il était un dragon gentil, puisqu’il ne pouvait plus sourire ?…

Il avait pourtant une sorte d’ami, bizarre, un peu grognon, et qui ne pouvait pas grand-chose pour l’aider, mais enfin, un ami… C’était un vieux cor­beau nommé Corax. Il avait élu domicile dans la grosse tour d’un château vaguement en ruine, au fond de la forêt. Outre une immense chemi­ née où l’on aurait pu faire rôtir un bœuf entier, il y avait là des monceaux de vieux livres. Or le vieux Corax était sage et savant. Il avait beaucoup voyagé, il avait vu beaucoup de choses, mais il en avait lu davantage encore ; et il conti­nuait: avec une vieille paire de lunettes qu’il avait trouvée dans un coin, il lisait tout ce qui lui tombait sous le bec.

Un jour de pluie, Gaël, trempé jusqu’aux os mal­ gré ses écailles, s’était réfugié dans la grande salle du vieux château. En découvrant l’immense cheminée, ni une ni deux, il avait aussitôt entre­ pris d’y faire une bonne flambée pour se réchauffer. Oh! Ça n’avait pas été bien difficile ! Il avait attrapé une grande brassée de vieux bouquins qu’il avait jetés dans la cheminée, et il avait un peu craché dessus – des flammes, bien entendu ! Le feu avait pris tout de suite ! Corax, perché sur une armoire et plongé dans sa lecture, ne s’était d’abord aperçu de rien. Mais bientôt, un peu de fumée que le vent rabattait dans la pièce parvint jusqu’à lui et il leva le bec de son livre en tous­sant. Affolé de voir partir en fumée une partie de sa bibliothèque, il s’envola aussitôt pour aller tournoyer avec de grands « flap ! flap ! >> d’ailes autour de la tête de Gaël en criaillant :

  • Espèce de vaurien ! Veux-tu  éteindre ça tout de suite?! »
  • Pourquoi? Il n’est pas beau, mon feu?
  • Tu ne pourrais pas le faire avec du bois, comme tout le monde, plutôt qu’avec mes livres, non ? Eteins ça tout de suite, je te dis, ou bien je vais me fâcher !

Il exagérait un peu, en disant « mes >> livres, car il les avait simplement trouvés là, enfouis sous la poussière et les toiles d’araignées ;mais Gaël, qui était impressionné et qui n’aimait contrarier personne, avait aussitôt éteint son feu. Les dégâts n’étaient pas aussi importants que Corax avait pu le craindre, mais il continuait à maugréer : « Ça n’est pourtant pas difficile de trouver du bois dans une forêt !… Et puis, en voilà un sans-gêne, de venir cracher le feu comme ça chez les gens !…>> Mais quand il apprit que Gaël était une victime de Gouffrabouff, il se radoucit. D’ailleurs, il se disait, à part lui: Ma foi, un bon feu, ce n’est pas une mauvaise idée, après tout ! Il me semble que je sens déjà un peu moins mes rhumatismes … Et, en observant Gaël à la dérobée : « Ce gaillard­-là m’a tout l’air de ne pas avoir besoin d’allu­mettes ! C’est bien pratique… En l’envoyant chercher du bois, ça vaudrait peut-être la peine de lui offrir  l’hospitalité pour l’hiver !…»

Et Gaël s’installa au château. Il s’occupait du feu et déplaçait pour Corax les livres les plus lourds. Le corbeau faisait la lecture à voix haute. Le dra­gon s’instruisait : il était particulièrement ébahi – et horrifié – par un livre que Corax avait déni­ché dans un coin et qui s’intitulait : LA CUISINE DE NOS ANCETRES.

On y expliquait comment les dragons d’autre­ fois roustissaient les preux chevaliers, au gril ou à !’étouffée, avec ou sans armure. Il en restait pantois…

Mais il retombait toujours, pour finir, dans ses propres malheurs : brodequins et cravate, cravate et brodequins … Il avait appris de Corax à s’élancer du haut d’un mur ou de la tour, mais pas question de se poser dans les arbres : il fal­lait atterrir en terrain plat. Le vieux savant ne pouvait rien de plus pour lui: allez donc deman­der à un corbeau de dénouer votre cravate ou vos lacets !…

Et it avait beau se contorsionner, s’exercer devant un morceau de miroir cassé, en se tordant la bouille dans tous les sens, ça ne faisait jamais un sourire !

Dominique BUISSET, Gaël et Réséda, coll. Pleine Lune ‘ » © Éditions Nathan.