Le jour de mon anniversaire, à huit ans, on me permit de rester à dîner avec les grandes personnes. C’était une faveur que l’on m’accordait rarement ; tout me paraissait merveilleux : le soleil couchant, puis, la nuit venue, la grande table décorée de fleurs et la vaisselle étincelante. Beaucoup de nos invités connaissaient bien l’Afrique et racontaient d’étonnantes  histoires de chasse que j’écoutais sans rien dire.

La soirée était particulièrement chaude : après le dîner, on nous fit passer sur la terrasse où des boissons fraîches nous attendaient ; je suivis, aussi discrètement que peut faire un garçon qui n’a pas du tout envie qu’on lui dise qu’il serait peut-être temps d’aller au lit… Il faut dire que les nuits africaines, pleines de bruits, m’impressionnaient beaucoup. La savane n’était pas loin et je savais que des milliers de bêtes chassaient ou se défendaient contre leurs ennemis. Des cris terribles – terribles pour moi tout au moins – venaient jusqu’à nous.

Sur la terrasse, la conversation continua avec entrain ; j’écoutais, mais j’apercevais à peine le visage des invités, car nous laissions toujours la terrasse très peu éclairée. Par souci d’économie ? Non, simplement pour ne pas trop attirer les papillons de toutes sortes qui, surgissant de la nuit, se précipitaient sur les lampes et s’y brûlaient les ailes.

« Je vais vous montrer quelque chose », dit soudain un invité.

Le silence se fit. Il prit un bouchon humide, le fit tourner lentement sur le bord d’un verre en cristal, ce qui produisit un léger sifflement aigu. Alors, il se passa une chose extraordinaire : les papillons qui valsaient autour des lampes tombèrent brutalement, comme assommés ! Nous regardions, stupéfaits, ces petites bêtes qui couvraient le sol. Et moi, me levant avec colère, je criai:

  • Mais vous les avez tous tués !

Il n’en était rien. A notre grande surprise, tous les papillons revinrent à la vie, se traînèrent encore un peu sur le sol, puis reprirent vite leur ronde autour des lampes. Je contemplai avec plaisir les petites bêtes ressuscitées. Mais l’invité reprit le bouchon et recommença l’expérience. Dès que le son aigu se faisait entendre, les papillons tombaient sur le sol de la terrasse.

  • C’est extraordinaire ! s’exclama mon père. Expliquez-nous ce phénomène.
  • Avec plaisir!
  • L’invité se pencha vers moi et me demanda :
    • Sais-tu ce que sont les ultrasons ?
    • Les sons, oui, mais les ultrasons, non !
    • Eh bien, il y a des sons très aigus que l’homme n’entend pas mais, que certains animaux perçoi­vent très bien. Mon bouchon, en frottant le verre, produit des ultrasons… Il n’y a pas longtemps, des chercheurs, en étudiant le phénomène que je viens de vous montrer, ont imaginé de produire, avec de petits hauts-parleurs, toute une gamme d’ultrasons, en présence de papillons de nuit. Que montra cette expérience ? Les hommes n’enten­daient pas ces vibrations, mais les papillons, eux, les entendaient car ils réagissaient aussitôt, comme vous l’avez vu ce soir, en se plaquant au sol: c’était comme un signal de danger. Quel était ce danger ? Ils croyaient tout simplement à une attaque de chauves-souris. On comprit alors que les chauves-souris, quand elles cherchent leur nourriture la nuit, ne voient rien; mais elles envoient des ultrasons pour repérer les insectes en train de voler : un peu comme font les radars, mais avec d’autres ondes, pour repérer les avions dans le ciel. C’est leur arme de chasse ! Heureusement, les papillons de nuit peuvent sentir ces vibrations spéciales : en une seconde, ils sont au sol, et là, ils sont à l’abri: l’ennemi ne peut plus les repérer.

N’est-ce pas extraordinaire, cette chasse entre chauves-souris et papillons ? Penser qu’au fond de l’Afrique tropicale, il y a de petites bêtes qui, depuis toujours, attaquent et se défendent … aux ultrasons ! Alors que nous, les hommes, nous avons fait cette découverte il y a seulement quelques dizaines d’années !

Tout le monde écoutait, très intéressé, en suivant du regard le ballet des papillons autour des lampes, et je pensais, dans un demi-sommeil, car il était près de minuit, que je serai plus tard un grand savant.

J’observerai longuement les animaux, et je ferai, moi aussi, d’étonnantes découvertes.

texte de Dany DELASTRE