Oui pourrait croire que ce délicieux mollusque, si recherché par les gourmets et tout particulièrement au moment des fêtes de fin d’année, ne parvient sur nos tables qu’après avoir échappé à mille périls redoutables ? L’huître, à l’abri de ses deux valves calcaires, dures comme de la pierre, n’est-elle pas admirablement protégée ? On pourrait le croire, mais il n’en est rien. Et l’homme n’est pas, pour les huîtres sauvages, l’ennemi le plus redoutable, tant s’en faut !

C’est dans les premiers moments de leur existence qu’elles sont le plus menacées. L’huître mère donne en effet naissance chaque année, au début de l’été, à plus d’un million de larves, le naissain. Ces larves, si elles devenaient toutes adultes, finiraient par recouvrir nos plages d’une formidable falaise de coquillages ! Durant plusieurs semaines, la jeune huître, encore mal protégée, va devenir une proie délectable et facile  pour  une foule d’animaux marins. Bien peu, quelques dizaines sur ce million d’huîtres possibles, échapperont au massacre ; elles finiront par se fixer dans un endroit favorable pour y former ce qu’on appelle un banc. Mais ce n’est pas encore le salut !

Premier adversaire, le crabe : ses pinces redou­ tables n’ont aucun mal à briser la coquille des jeunes huîtres, proie particulièrement appétissante et recherchée. S’attaque-t-il à une huître plus âgée et déjà mieux défendue ? Notre chevalier porte­ pinces emploie alors une tactique bien connue des militaires, celle du harcèlement et du grignotage: il va mordiller la coquille sur son bord mince, qui finira par s’effriter ;quand la brèche est ouverte, le bout de la pince pénètre et a tôt fait d’élargir le passage ; l’huître n’a plus qu’à capituler et à périr.

Elle est d’ailleurs recherchée par bien d’autres amateurs et, en première place, par la féroce et vorace astérie, ou étoile de mer. Comment, direz­ vous, cet animal aux gestes lents, apparemment désarmé, qui n’a ni pince ni dent, peut-il venir à bout de cette carapace redoutable ? Par un procédé aussi étonnant que monstrueux : l’étoile de mer colle ses bras munis de ventouses sur les deux valves de l’huître et, par un effort tenace finit par les entrouvrir : le repas est là ; encore faut-il se mettre à table. Eh bien, l’astérie s’invite ! ou plutôt, s9n estomac, qu’elle retourne comme un gant hors de sa bouche et plonge dans la chair même de l’huître ! Ainsi la malheureuse est-elle digérée sur place. D’ailleurs le danger que présentent les astéries est bien connu des éleveurs qui en protègent, autant qu’il est possible, leurs parcs à huîtres.

Autre adversaire de l’huître, aussi tenace et presque a ussi redoutable, la littorine. Plus communément connu sous le nom de bigorneau, ce petit escargot de mer dispose d’une sorte de perceuse en forme de scie. Patiemment, pendant des heures, il va attaquer la cuirasse de son adversaire. Une fois la brèche ouverte, il ne reste plus qu’à déguster la proie désormais sans défense.

Nous pourrions aussi parler d’ennemis mieux armés, de certains poissons aux fortes mâchoires, comme la raie à longue queue; celle-ci est capable de broyer d’un coup de dent l’huître la plus épaisse et n’en fait qu’une bouchée. Et n’oublions pas certains oiseaux marins qui savent se servir de leur bec redoutable; à moins qu’ils ne préfèrent une autre technique : l’huître, emportée dans les airs et lâchée à bonne hauteur, vient se fracasser sur les galets !!

Ce malheureux mollusque est même victime de plantes ou d’animaux qui semblent ne lui vouloir, à première vue, aucun mal ; c’est le cas de ces algues vertes à longs filaments qui s’accrochent à l’huître comme elles feraient sur une roche et se multiplient tant qu’elles finissent par l’étouffer ! Une autre amie de passage dont l’huître se passerait bien, c’est l’algue à flotteurs. Ces flotteurs ont la taille d’une grosse noix ; à marée basse, ils se vident de leur eau et se gonflent d’air, ce qui permet à l’algue de reprendre la mer à la marée suivante. Mais malheur à l’huître isolée et mal fixée sur laquelle l’algue à flotteurs est venue se reposer : elle sera enlevée de son banc avec les hautes eaux et transportée au large où elle n’aura aucune chance de survivre !