La révolte gronde à Saint-Amand-les-Forges : dans toute la petite ville court un bruit qui bouleverse les habitants.

A l’épicerie, les clients jasent :

  • Je vous dis que c’est sûr, Madame Jardine, c’est le beau-frère de la sœur du garde-champêtre qui me l’a dit.

Au café des Voyageurs, on discute ferme :

  • C’est tout à fait sérieux, assure Monsieur Pique, ça vient du Conseil Municipal.
  • D’ailleurs, on ne voit plus le garde-champêtre tous ces jours-ci , ajoute le grand Alfred.
  • C’est bien ce que je disais, il a peur d’être questionné.

A l’école, on en bavarde en classe:

  • Eh ! Psst ! Jean-Claude ! tu connais la nouvelle ?
  • Oui, Maman l’a entendu dire chez le pharmacien ; qu’est-ce qu’on fera sans le petit bois ?

Le petit bois se trouve à la sortie de la ville. Si les bulldozers viennent raser le petit bois, où les gens de Saint-Amand iront-ils se reposer et se distraire ? En a-t-il vu, ce bois, des promeneurs, en a-t-il entendu des bavardages, des confidences, des serments d’amoureux ! Que de braves gens n’a­ t-il pas vu vieillir, que de jeux n’a-t-il pas abrités ! Tout  le monde le respecte et personne ne casserait une branche, n’arracherait une plante ; aucun enfant n’oserait écraser ses pervenches, ses jonquilles et ses violettes. Il y a partout des caches, des arbres à escalader, des nids, des oiseaux qui chantent, et des ombres pleines de fraîcheur où il fait bon s’asseoir quand le soleil chauffe les rues de Saint-Amand.

Bientôt, on chuchote dans toute la ville, on se transmet le rendez-vous:

  • Ce soir, derrière les écoles …
  • Venez, il faut être nombreux !
  • Comptez sur moi,j’y serai ..

Vers dix heures, des ombres se faufilent sans bruit et courent au rendez-vous. Derrière l’école, il y a foule, une foule silencieuse qui s’installe sur l’herbe.Monsieur Pique prend la parole, retenant sa voix :

– Mes chers amis, vous n’ignorez pas la grave menace qui pèse sur le petit bois. On veut le raser ! Et cela, pour construire un dépôt d’essence ! La terre ne manque pas autour de la ville, pourtant ! Et des arbres comme ceux du petit bois, nous serons tous morts avant d’en revoir d’autres. Aussi, il faut empêcher ce massacre. Voilà ce que je propose…

Il parla encore plus bas. Les oreilles se tendirent. Monsieur Pique exposa son plan.

Quelques jours plus tard, quand le garde-champêtre sur son vélomoteur, suivi des bulldozers, arriva devant le petit bois, ce fut la stupéfaction: le garde­ champêtre, les cheveux dressés sur la tête, rebroussa chemin en criant :

– Je vas chercher Monsieur le Maire. Monsieur le Maire fut sur les lieux en un instant. Ah çà… que se passait-il donc ? Le petit bois n’était plus l’endroit accueillant qu’il connaissait bien, mais un bois ensorcelé et menaçant. Dans chaque arbre, il apercevait d’énormes corbeaux noirs prêts à s’envoler, des sorcières grimaçantes, des lutins impertinents et, cependant, le plus grand silence régnait dans cette forêt de cauchemar. Seul, le vent sifflait dans les branches.

D’un pas décidé, Monsieur le Maire s’avança.

« Allons, se disait-il, du courage, ne perdons pas la tête, ce ne sont que des gens du village. Je vais leur parler, ils vont m’obéir et tout rentrera dans l’ordre.

Le premier visage qu’il entrevit à travers les branches, blanc comme la cire, les yeux sombres fixés sur lui, le fit reculer précipitamment et chercher du réconfort auprès du garde-champêtre qui bougonnait dans ses moustaches :

– Mais… mais… ils sont fous, ils sont fous… ces gens-là !

Le maire prit la parole, mais, soudain à court d’idées, il bégaya :

– Allons … descendez …voyons, vous allez prendre froid !

Un long silence lui répondit, puis éclatèrent d’innombrables hululements de chouettes, si terrifiants que le pauvre Maire enfourcha la moto du garde-champêtre et, suivi des bulldozers, battit en retraite.

Quand il eut disparu, un grand éclat de rire retentit da ns le bois. Les lutins dégringolèrent, les hommes descendirent des arbres, et encore tout grimés et déguisés, ils dansèrent de joie pour se réchauffer autour des corbeaux de carton. La partie était gagnée, le petit bois était sauvé!