La Crème de sorcière est une recette des pays froids. On trouve plus difficilement dans nos contrées des sorcières. Par ici, il s’agit le plus souvent de vieilles grands-mères un peu seules, un peu laides, un peu méchantes. Rien à voir avec une vraie sorcière.

Dans une forêt, pour reconnaître une vraie sorcière, il suffit d’approcher l’animal en faisant le moins de bruit Vous arrivez par­ derrière en courant. Vous sautez sur son dos et, d’un bras, vous lui coincez le cou. De la main restée libre, vous lui retroussez les babines, puis vous lui tirez les cheveux. Si elle n’a plus de dents et si vous n’arrivez pas à lui arracher les cheveux, vous avez trouvé la perle rare, la vraie de vraie sorcière ! Vous vous dépêchez de lui murmurer à l’oreille droite :

« Fille de cabri, t’as de gros doigts !

Le mercredi, j’te casse les bras !

Et le samedi, j’te mets en tas ! »

La sorcière, impressionnée, se retourne et tombe sur le côté (faites attention de ne pas tomber avec elle, sinon c’est fichu). Comme une tortue, une sorcière à terre est incapable de se relever. Vous la ligotez. Vous lui faites avaler de la terre, de l’herbe et des champignons vénéneux. Alors le plus dur est fait.

  • Allongez la sorcière sur la table de la cuisine.
  • Coupez avec le grand couteau 10 tomates et 1 oignon en rondelles
  • Mettez-les dans la grosse casserole
  • Faites chauffer à feu doux
  • Ajoutez 1 verre de vin blanc, 1 poignée de thym, 1 poignée de laurier, 4 poignées de sel et 17 poignées de poivre, 1 cuillère d’huile de pépins de raisin, 5 poignées de champignons
  • Avec le grand couteau, coupez les jambes et les bras de la sorcière.
  • Jetez les 2 bras et les 2 jambes de sorcière dans la grosse casserole (si la sorcière était une grande gigue, vous êtes obligé de couper ses bras et ses jambes en plusieurs morceaux pour que ça rentre dans la casserole). Attention ! Pas un doigt de pied, pas un ongle crochu ne doit dépasser de la sauce !
  • Votre goûteur commence à tourner le mélange avec la cuillère, tout en chantant « Trois Jeunes Tambours ».
  • Dans la bouche de la sorcière, mettez une tomate entière.
  • Dans chacune de ses oreilles, enfouissez un petit bouquet de persil.
  • Dans les trous de son nez, vous pouvez mettre deux bâtons de cannelle. Mais ce n’est pas obligatoire. C’est juste pour lui donner un petit goût venu d’ailleurs.
  • Ajoutez la sorcière au mélange.
  • Votre goûteur continue de tourner et de chanter. Plus fort. Vous imitez le cri du chien de chasse le soir au fond de la forêt pour l’encourager. Si votre goûteur est quand même fatigué, imitez plusieurs chiens à la fois, faites toute la meute et sonnez du cor de chasse. Mais il faut à tout prix que votre goûteur continue son boulot, sinon la crème ne prendra pas.
  • Reposez-vous trois minutes de vos Soufflez … inspirez… soufflez …
  • Coupez 2 carottes en rondelles et disposez-les au fond du saladier.
  • Votre goûteur arrête enfin de to .. et de chant… Autorisez-le à s’asseoir.
  • Passez tout le mélange au mixer. Il faut que le mélange soit très fin : pas une tomate ne doit émerger !
  • Versez ensuite le mélange dans le saladier.
  • Laissez- le refroidir dix-sept minutes.
  • Faites goûter à votre goûteur. Il vous en parle avec de l’émotion dans la voix.

Mon conseil : Passez un coup de balai dans la cuisine avant d’aller vous coucher. La Crème de sorcière forestière est recommandée pour le petit déjeuner de vos parents. Il faut la servir fraîche sur de grandes tartines à tremper dans du café noir.

texte de Thierry LEFEVRE, La Terrible Cuisine de Benjamin, coll. « Zanzibar » © Editions Milan, 1991.