Je suis la mer. On me connaît. Je suis salée. Je suis bleue quand le ciel est bleu, verte quand le ciel est… vert. Si vous me préférez rouge, je suis la mer Rouge. Noire, je suis la mer Noire. Jaune, de Corail. Etc. Je vous ai tous vus sur mes plages, tous, avec vos pâté de sable, vos cannes à lancer, vos huiles à bronzer, vos filets à crevettes. Je suis la mer, la mère Noël, ah ! ah ! La mer !

Pendant que vous dormez, je cache dans les rochers étoiles roses et les petits crabes que vous trouverez au matin. Je vous lèche les pieds de mes cent mille langues de teckel. Mais je peux être le grand vent, j’emporte les chapeaux ! Mais je peux être la tempête, j’emporte les bateaux, fais claquer les drapeaux ! Il ne faut jamais oublier qui je suis. Je suis très vieille et les marins se signent quand je frappe à la porte de tous les cafés du port. Je suis la mer, avec ses poissons, ses baleines, ses jardins engloutis, ses trésors volés au roi d’Espagne, la mer avec ses fleurs, ses nuits noires et ses soleils noyés, la mer avec ses hippo­ campes, la mer avec ses coquillages, LA MER.

Jadis, je recouvrais l’endroit qui s’appelle aujourd’hui. Je me suis retirée pour vous laisser un peu de place. Mais attention, je n’ai qu’un mot à dire pour revenir. Ce serait drôle de voir les harengs nager dans les grands magasins, les langoustes traverser entre les clous, les huîtres bâiller dans les théâtres. Je recouvrais aussi les montagnes. Pour aller sur le Mont­ Blanc, autrefois, il fallait plonger juste au-dessus. Celui qui le loupait, il tombait dans la vallée, où broutaient les veaux marins. C’était le bon temps.

Je vous ai donné un morceau de terre. Mais soyez sages. Voyez ce qui se passe en Hollande. En Hollande, la poignée de terre, je ne l’ai pas donnée. On me l’a prise, dans ma poche. Alors, de temps en temps, j’essaie de la reprendre. J’arrive sur la pointe des vagues et hop, j’étale mes tapis. On me chasse à grands coups de balai. Bon, bon, je m’en vais, mais je suis bien contente, parce que j’ai tout cassé. J’emporte les châteaux, j’emporte les autos. Je suis ainsi, moi. On me doit le respect. Je suis la mer.

Je suis la mer, comme je vous l’ai déjà dit. Je ne suis pas venue pour vous faire boire la tasse (j’adore faire boire la tasse aux gens), mais pour vous raconter une histoire. Je connais beaucoup d’histoires. Connaissez­ vous celle de Brok, la pieuvre géante qui renversait bricks et goélettes et gobait les pêcheurs comme on gobe des petits bonbons ? Elle est très amusante, et je suis sûre qu’elle vous ferait beaucoup rire. Elle est effrayante et vous n’en dormiriez pas de huit jours,  parole de mer. Mais Snif la méduse me dit qu’il ne faut pas que je vous la dise. Les parents, qui sont partout où il ne faut pas qu’ils soient, vous prendraient le livre des mains et le cacheraient dans l’armoire qui ferme à clé.

En 1912, le 14 avril, un steamer transatlantique de la « White Star Line >> britannique heurta un iceberg et coula pendant que l’orchestre et les passagers entonnaient un hymne religieux. C’était charmant, très beau, très réussi. Il avait nom, je crois, le steamer, le Titanic. Attendez, que je retrouve dans mes notes, le nombre des personnes qui périrent dans ce naufrage. Une seconde …

Ouvrez grandes vos quatre oreilles, si vous êtes deux, vos six si vous êtes trois, et ainsi de suite. Mais je ne vous dirai pas combien de personnes moururent lors de la catastrophe du Titanic. Il est certain qu’on vous confisquerait le livre, et j’ai beaucoup à dire. Je ne vous donnerai pas de cauchemars; comme c’est dommage, comme c’est bête.

Je suis la mer !

texte de René Fallet