-Je te l’ai toujours dit : j’étouffe. Je ne peux plus vivre comme cela.   Je    veux aller ailleurs.

– Je suis bien d’accord. Seattle est une ville impossible. Mais je t’avais proposé d’aller à Oulan­Bator voir ma grand-mère ou de venir au Zimbabwe cet été dans le ranch de mes cousins.

-Tu ne comprends pas, Kate, je te l’ai souvent répété. Ce sera partout la même chose. Partout nous serons en Globalia. Partout, nous retrouverons cette civilisation que je déteste.

– Evidemment, puisqu’il n’y en a qu’une ! Et c’est heureux. Aurais-tu la nostalgie du temps  où il y avait des nations différentes qui n’arrêtaient pas de  se faire la guerre ?

Baïkal haussa les épaules. Kate poussa son avantage.

_ Il n’ y a plus de frontières, désormais. Ce n’est tout de même  pas  plus mal ?

-Bien sûr que non, Kate. Tu me récites la propagande que tu as apprise comme nous tous.

Globalia, c’est la liberté ! GlobaJia, c’est la sécurité !  Globalia,  c’est le  bon heur !

Kate prit l’air vexé.   Le mot propagande était blessant. Il  ne s’agissait ni plus ni moins que de la vérité.

-Tu te crois certainement plus malin  que moi, mais tu ne peux tout de même pas nier qu’on peut aller partout. Ouvre ton multifonction, sélectionne une agence de voyages et tu pars demain dans n’importe quel endroit du monde…

-Oui, concéda Baïkal, tu peux aller partout. Mais seulement dans les zones sécurisées, c’est-à-dire là où on nous autorise à aller,  là où tout est pareil.

Jean-Christophe Rufin, Globalia, Editions  Gallimard